Le départ de Émile Reyns


Emile Reyns, c’est 49 ans de sacerdoce auprès du monde ouvrier…

Le père Emile REYNS, curé d’Hellemmes-Lille, part en retraite. Il a accepté de recevoir l’équipe du journal Partages pour retracer ses 49 ans de sacerdoce. Né en 1936, ordonné prêtre en 1963, il aura consacré toute sa vie au service de la pastorale des milieux populaires.

Les dates des missions de Émile Reyns
1963               ordination – vicaire à Saint Martin, Roubaix
1968               équipe sacerdotale de Roubaix nord
1974               aumônier de secteur ACO Lille Nord / coup de main à Saint André
1982               aumônier de secteur ACO à Roubaix / coordinateur Mission Ouvrière
1991               aumônier de secteur ACO à Dunkerque / coordinateur Mission Ouvrière
1998               secrétariat national Mission Ouvrière
2001               doyen de secteur Lille Est
2007               administrateur paroisse Sainte Thérèse, Hellemmes-Lezennes
2012               paisible et méritée retraite à Lomme

> Derrière les coulisses : l’homme qui s’appelle Émile

Lorsqu’on lui pose la question de ce qui a orienté son engagement auprès de cette population, il répond : « c’est la rencontre des gens qui t’embarque. Ça n’a rien à voir avec une idéologie. »

Ses premières années de prêtrise se sont déroulées dans la paroisse Saint Martin à Roubaix où il a été confronté à un contexte social difficile. Émile REYNS évoque deux évènements qui l’ont marqué.

D’abord, sa rencontre avec quelques femmes qui faisaient le catéchisme et militaient pour que les courées n’ayant pas de réseau d’eau puissent en bénéficier. Pour faire pression sur la municipalité et obtenir un changement de la situation, un va et vient de porteurs d’eau s’organise. Chacun amène un seau, puise l’eau dans les nouvelles fontaines (jets d’eau) récemment installées face à la mairie et la ramène dans les courées. C’est l’une des premières expériences de lutte ouvrière que le jeune prêtre découvre et à laquelle il est associé. Pour ces chrétiens engagés, il s’agit d’aller plus loin, de donner du sens.  « Il ne faut jamais oublier que l’Esprit nous précède chez ces gens-là. C’est eux qui montrent Jésus Christ ».

Puis, Mai 1968. C’est l’époque où les grèves gagnent très vite l’ensemble du secteur privé. Sur Roubaix, des équipes de prêtres se rencontrent et organisent la mission ouvrière autour de rencontres, de partages, de « relectures » de ce qui se vit avec  la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), l’Action catholique ouvrière (ACO), les prêtres-ouvriers… De 1968 à la fin des années 70, le dynamisme du mouvement ouvrier était porteur d’une certaine utopie : implantation de sections syndicales, grandes manifestations… Puis est venue la crise pétrolière avec le chômage de masse. Les organisations syndicales sont devenues moins fortes, le lien social a commencé à se déstructurer, les formes d’engagements se sont diversifiées. La Mission ouvrière en a pris acte : c’est l’époque de la naissance des « missions ouvrières locales ». On ne parle plus seulement de « monde ouvrier ou classe ouvrière » mais aussi de « monde populaire, de milieux populaires » composés aussi d’une population rurale arrivée en ville. Dans les équipes de mouvements, ce sont tous les secteurs de la vie qui sont pris en compte, partagés, réfléchis à la lumière de l’Évangile et pas seulement la vie syndicale.

Pour Émile REYNS c’est un tournant dans la manière de vivre le sacerdoce. « Avant, nous détenions la vérité… A présent, nous réalisons que nous sommes des chercheurs de Dieu… On se rapproche ce que vivait les apôtres (voir actes des apôtres)».

 Après une décennie  passée sur le secteur de Roubaix comme vicaire, Émile REYNS arrivera sur Lille avec une mission d’aumônier de secteur ACO ; il y donnera un coup de main en paroisse : il sera en fait appelé à remplacer un curé malade sur Saint André. C’est pour lui l’occasion de travailler la mission paroissiale avec des laïcs. Il en découvre toute la richesse. Confrontés au manque de prêtre, ces laïcs avaient pris en main leur paroisse, allant jusqu’à nommer une femme comme coordonnatrice. « Quand des laïcs prennent des engagements, ils s’approprient la démarche apostolique ». C’est pour Émile REYNS une certitude, l’avenir de l’Église passe par la montée en responsabilité des laïcs. Il y croit et depuis toutes ces années œuvre en ce sens.

Émile REYNS passera à nouveau par Roubaix, puis partira sur Dunkerque, avec toujours une responsabilité au niveau de la pastorale du monde ouvrier. Il travaillera avec d’autres à son évolution, notamment au niveau national. Sur Dunkerque la réalité sociale était différente de celle de Roubaix. Une longue bande de terre avec des contextes différents. Émile REYNS sourit en évoquant une anecdote d’un groupe d’enfants qui avaient fait une nuit le siège de la maison d’un maire pour obtenir que la famille de leurs copains expulsée puisse retrouver un logement. Le maire était descendu en pyjama pour tenter de calmer la foule qui s’était amassée de manière spontanée (ayant appris lors d’une fête le soir même l’expulsion de cette famille).

Les expériences et les contacts se sont multipliés au cours des années : la Pastorale des Migrants, le Secours Catholique, le Service du Catéchuménat. C’est fort de toutes ces expériences que Émile débarque il y a 12 ans sur Hellemmes, avec toujours une mission dans le cadre de la pastorale du monde ouvrier comme doyen. Il est depuis quelques années administrateur de la paroisse d’Hellemmes (depuis la maladie du père Desrumaux) où il laisse une place importante aux laïcs: « Il faut creuser les démarches qu’on entreprend et pour cela il y a nécessité d’un travail en équipe et de copains pour se raccorder (révision de vie sans étiquette) ». C’est ainsi, qu’il crée un poste d’adjoint administratif, suscite les laïcs à s’organiser au sein de différents groupes, propose une nouvelle dynamique invitant les paroissiens à venir témoigner en chair de ce qu’ils vivent. « Quand dans une pastorale on donne la parole aux gens, il y a des choses qui se passent… Il faut être en capacité d’accueillir des personnes qui sont très éloignées de l’Église, en leur donnant la parole. Ils ont des choses à nous dire. Entendre et accepter que l’Esprit souffle aussi ailleurs. C’est cela l’avenir de l’Église et non pas de se renfermer sur une conception traditionaliste ».

Annick de Backer et Diego Did Cirio

Derrière les coulisses : l’homme qui s’appelle Émile

Ce qu’on connaît le plus souvent d’un prêtre c’est le visage “officiel”, institutionnel. Celui d’un homme au parement blanc qui officie les liturgies, connu par les personnes qui ne fréquentent pas régulièrement les églises, celui de l’animateur de la vie de la communauté locale paroissiale, souvent attentif à donner le bon exemple et à insuffler la vision spirituelle des choses. … L’invitant à partager un repas à la maison, ou tout simplement en lui parlant, quelques uns arrivent à découvrir des aspects plus cachés du prêtre.

Mais que fait un prêtre en dehors de ses heures de travail, pendant ses vacances, une fois la porte de chez lui fermée ? Comment se change-t-il les idées après les engagements de la journée, les rencontres riches et parfois douloureuses ?

Chez Émile Reyns la vie publique et la vie personnelle sont étroitement liées, entrelacées dans la continuité. Les « belles paroles », le perpétuel retour sur la richesse qu’on trouve dans l’autre…, des beaux exemples donnés, mais aussi vécus, et pas seulement comme façade. Même les passe-temps pratiqués toutes ces décennies, qui ont suivi le fatidique « Oui » de l’ordination, reviennent, consciemment ou pas, à une vision de la vie caractérisée par la présence de Dieu dans les autres.

Alors, que fais-tu pour te distraire ?

« Je lis un beau livre » Ah ! « Un essai, une réflexion spirituelle, ou sur la vie d’Église. » Ah… « Souvent le moment où j’en profite le plus c’est les vacances. J’ai besoin de lire tranquillement, de prendre le temps, d’interrompre la lecture pour réfléchir ; pour cela les vacances c’est le plus adapté

Parlons de vacances, justement. Comment recharges-tu tes batteries ?

« J’aime bien partir dans des monastères, des centres spirituels. L’abbaye du Mont de Cats c’est un lieu superbe, les moines t’y accueillent et te laissent libre d’organiser ta semaine sans t’imposer un programme. J’apprécie beaucoup. »

Donc tu baignes là encore dans ta vocation…. mais si non, autre chose, de complètement déconnecté ?

« …si, si si : j’aime bien jardiner ! » Ah !! « Ça me permet de libérer la tête et mijoter. »Ah… « Ça me détend et me permet de retrouver la nature, même en ville, dans ces 30 m² de verdure que j’avais ici à Hellemmes, voir le cycle des floraisons, le passage des oiseaux et autres animaux… C’est d’ailleurs pour ça que j’ai demandé à l’évêque comme lieu pour me retirer une maison avec un jardin proche du métro, pour poursuivre mes engagements. »

Nous continuons à poser des questions à Emile. Tout confirme que même les activités de « repos » lui permettent d’être au contact des autres et de leurs préoccupations : finalement, au contact de Dieu. Dans ces cinquante ans de sacerdoce il y a eu les huit étapes sur le chemin de Compostelle, avec sa famille, des promenades tôt le matin, intercalées par la lecture de passages d’évangile, et qui se terminaient par le repas du midi. Il y a eu des sorties, des visites dans la région, mais toujours accompagné par les frères et sœurs en Christ. Ou bien la belle expérience en Tchécoslovaquie, à la rencontre avec les prêtres dans la clandestinité et le préfet de Prague, preuve de la schizophrénie d’une époque.

Et la cuisine, Émile ?

« Je cuisine, je cuisine ; même si je dois avouer que chez moi c’est plus une activité de subsistance – il rigole – Je me mets au fourneau et je fais un bon repas, souvent le dimanche après-midi. Puis, dans la boîte ! j’en mange toute la semaine. »

Et puis, enfin, on découvre un jardin secret, toujours tourné vers le service et la rencontre.

 « Pendant des années, on se retrouvait avec des amis en Provence, sur le Plateau d’Albion, pour rebâtir une ruine, devenue depuis l’habitation d’un couple d’amis. C’était des beaux moments communautaires, qui permettaient de travailler, de se retrouver, de respirer dans la nature. Très convivial ».

La retraite sera pour Émile l’occasion de profiter en peu plus de certains de ces plaisirs, peut-être d’en découvrir d’autres. Mais comme chez lui la relaxation n’est jamais loin de ses engagements, il continuera à mener ses actions avec la Mission Ouvrière et les associations de migrants. Nous lui souhaitons de pouvoir profiter de cela dans la bonne humeur, la force physique et la conviction de toujours. Au revoir, sur la place de la République pour le cercle de silence, au Mont de Cats pour une semaine de retraite  ou peut-être dans ton jardin* !

 Propos recueillis par Annick de Backer & Diego Did Cirio

* Émile Reyns reste sur la métropole. Il habitera dans l’ancienne maison paroissiale du 858 avenue de Dunkerque à Lomme, où on pourra lui rendre visite.