L’étoile de Noël

Journal Partages de décembre 2012

 

En cette fin d’après-midi, veille de Noël, à l’heure où les derniers retardataires se pressent dans les magasins, un homme s’enferme  à double tour, jette un dernier coup d’oeil à la maison. Tout est propre et en ordre, il peut passer à la phase décisive. Il monte dans le petit coin sous les combles qu’il s’est aménagé en guise d’atelier. La faible lampe du plafonnier éclaire une grande toile blanche juchée sur un chevalet. Des tubes de peintures, des pinceaux sont alignés méticuleusement sur une petite table à côté d’un verre rempli de cachets et d’une bouteille de whisky. L’artiste s’assied dans un fauteuil un peu en retrait et réfléchit à ce qu’il lui reste à faire. Cela lui semble étrange de se mettre à penser car depuis qu’il a pris sa décision, il vit mécaniquement, comme si un programme s’imposait à lui. Et ça lui a bien convenu. Il a retrouvé le sentiment de paix qu’il avait perdu depuis des années. Mais là, c’est l’angoisse de la toile blanche qui le prend. Sa dernière “croûte”, faut pas qu’il la loupe car c’est le moyen qu’il a choisi pour expliquer son geste. Expliquer quoi d’ailleurs ? Tous ses accidents de vie, son impossibilité à les surmonter, tout ce qui a fait de lui l’homme d’aujourd’hui. Comment peindre la souffrance, le vide intérieur, le dégoût de soi-même ? L’homme mélange plusieurs couleurs, malaxe, enduit la toile d’un noir des plus intense. Voilà, c’est ça, je suis dans les ténèbres, je suis les ténèbres. L’artiste s’arrête, prend du recul, observe un petit point blanc qui, sur le fond noir, ressemble à une lumière. Vite, une nouvelle couche de noir pour la cacher. A plusieurs reprises, le peintre recommence. A présent, le petit point s’est agrandi, bouge de place. L’artiste ne comprend pas ce qui se passe. “C’est quoi ce truc qui me gâche ma toile ? Il doit bien y avoir une explication ?” L’homme se lève, va à la fenêtre. La nuit est profonde, pas de réverbère, ni de maison aux alentours d’où pourrait venir la lumière. Il éteint, se disant qu’ainsi elle disparaîtra. Mais non, elle est toujours là, encore plus brillante.

Etoile de Noël

En voulant rallumer, l’homme fait un faux mouvement. La bouteille tombe, entraînant le verre rempli de cachets. L’homme s’effondre en larmes. Son projet de suicide est foutu. La lumière ne le quitte pas, elle tourne autour de lui, le caresse et finit par le consoler. “C’était pas prévu tout ça, on fait quoi maintenant ?” La lumière virevolte, passe de la toile aux peintures. L’homme s’exécute. Il peint, ce qu’il ressent profondément. La souffrance du passé mais aussi l’espoir qui renaît. A peine les pinceaux posés, la lumière tourbillonne, pousse l’artiste et sa toile en dehors de la maison, le devance et s’arrête devant l’église. Le prêtre qui accueille ses fidèles pour la messe de minuit s’exclame en regardant la toile : “cette nativité représente l’Emmanuel, Dieu parmi les hommes”. Alors l’artiste prend conscience de la grâce de la présence de Dieu en lui. Désormais, il ne sera plus jamais seul.
Annick de Baker

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